Quelques jours plus tôt, Michel Legrand était mort. Le jour même, par tristesse et/ ou pour nourrir sa mélancolie gloutonne, on avait rematé Roland aimer Lola dans une ville bien-aimée.
Le jour d’après, en compagnie de son meilleur ami riant aux éclats devant tant de mièvreries esthétiques, on avait revu Catherine pleurer son mécano de Cherbourg chez Jacques Demy.
Le lendemain enfin, on loupait sa correspondance de métro parce que Bégaudeau, poursuivait la destruction de notre moral(e?), écrivait combien il était commun et médiocre d’aimer le sage et propret Demy des demoiselles plutôt que le Jacques tendance lutte des classes d’Une Chambre en Ville.
Quelques heures plus tard ce même jour, sur la scène du Théâtre de l’Odéon, dans « Les Idoles », la nouvelle pièce de Christophe Honoré, Demy de son petit nom Jacques prenait l’apparence d’une femme - en l’occurence une exceptionnelle Marlène Saldana - et accusait avec véhémence d’autres artistes chéris d’être de foutus nombrilistes, fatalement bien bourgeois, pendant qu’eux l’accusaient d’avoir passé sous silence sa mort dû au sida en 1990.
Le rapport entre les différents détails insignifiants de ces derniers jours étaient invisibles, impénétrables pour mes voisins de rangée de théâtre. Or en moi, ce rapport, ces connexions, me donnaient le sentiment de détenir un secret qui rendait mon butin encore plus précieux. Ils résonnaient à en faire réapparaître sous mes yeux la grande gamine qui s’était épris passionnément - et certainement maladroitement - de certaines de ces idoles qui se déchiraient sur scène ce soir-là. Tout se cooptait pour m’expatrier au temps béni où seul valait ses premières découvertes, uniques car vierges, dépourvues de savoir, de snobisme, de codes, de liaisons entre les unes et les autres. Ses premières fois à penser, aimer, se désoler accompagnée des mots, des images, des fulgurances de ces idoles disparues. Idoles pourtant remuantes et à jamais muettes car toutes décédées du sida. 6 artistes modèles comme il en arrive d’en avoir à tous les gamins, des gamins du genre nés en province, terre où germe l’ennui. Des gosses du genre un peu trop rêveurs entre 15 et 20 ans. L’âge qu’avait Christophe Honoré quand il découvra Demy et les autres à Nantes, à Rennes puis à Paris. Cette période bénie où il n’arrive rien et tout à la fois, cet instant T où il les a choisi comme « modèles » pour la vie et tout ce qui la console ou chagrine selon les jours, c’est-à-dire les amours et les idées. Tous ces modèles dissolus dans une époque que la patine mélancolique du temps a rendu formidable mais qui, dans les faits, laissa aussi de terribles désillusions. Si le réalisateur n’a de cesse d’honorer cette bande inventée de modèles inventifs à travers son cinéma et ses livres aussi, cette pièce, ce spectacle vivant qui anime tous les sens (jusqu’à nos nez, avec l’odeur des crêpes... bretonnes au citron forcément) a quelque chose de supérieur à ses clins d'oeil habituels, à ses hommages. Elle est faite du sel de la vie, d’une pincée de mélancolie, d’une tranche de franche rigolade, le tout enrobé d’une volonté de transmettre sans idolâtrie aveugle.
"Ce que tu aimes bien est ton véritable héritage"
Dans un monde en manque de temps, toujours entre deux écrans, Christophe Honoré nous embarque pendant 2h30 dans un monde qui ne connaissait comme passe-temps que le grand écran, la scène de théâtre et les rangées de bouquins. 2h30 c’est le temps accordé pour retrouver ces 6 disparus, pour s’éprendre (de nouveau) de ces fantômes réveillés pour nous secouer comme au temps de nos premières fois avec nos idoles. Alors que la voix de Christophe Honoré raconte sa joie primitive d’avoir quitté sa Bretagne pour « monter à Paris », plusieurs « ce que tu aimes bien est ton véritable héritage » (citation empruntée au poète Ezra Pound) s’inscrivent sur des écrans pas plats, dérobés à un temps que les moins de vingt-ans ne peuvent pas connaître, comme le reste de la scène décorée dans un style industriel en écho aux sous-sols de Beaubourg ou aux quais de Seine la nuit, ceux immortalisés par Cyril Collard.
Sous cette citation une danse s’exécute pour évoquer un souvenir du jeune Christophe Honoré à Beaubourg. Ce jour étrange, on dansait sur les Doors les prémisses d’un monde sur le point de s’éteindre « When The Music is Over ». Les personnages entrent dans la danse de leurs complexités. C’est Jean-Luc Lagarce (Julien Honoré) qui se jette dans l’album de souvenirs, le premier de la troupe a être ramené à la vie. Il livre non sans un certain humour son amour pour l’écrivain Renaud Camus. (Mauvaise) surprise son idole à lui est devenue une figure de proue de la France "menacée", de la France d’extrême droite. Tout feu, tout flamme Cyril Collard (Harrison Arévalo)débarque, enchaîne à vitesse grand V. Les fachos, il les connaît. Il les a filmé dans son film coup de poing Les Nuits Fauves, il avait la meilleure arme pour les combattre : son sang… contaminé. Il raconte son film, sa fierté à aimer les garçons et les filles, il prend la relève du récit, veut briller au sein des fantômes, au devant de la nouvelle génération, il rejoue cette scène culte et nous replonge dans Les Nuits Fauves, film phare de l’année 1992. Sa réputation de tête brûlée arrogante lui vaut quelques moqueries de ses camarades de scène et déclenche les rires complices du public. Le ton est donné, confirmé : le théâtre comme le cinéma d’Honoré aime autant la tendresse que la vanne, l’humour noir pour s’attaquer à la noirceur ambiante. Puisqu’à la fin, le deuil gagnera la partie autant se marrer. Rire de la sexualité de Collard, de Bernard-Marie Koltes ( Teddy Bogaert) qui rêve de choper Travolta, du frêle Daney (Jean-Charles Clichet) et de sa cinéphilie qui sonne « comme une maladie »… Ces figures singulières de l'art, à l'homosexualité affirmé, se jaugent, s’interpellent, se draguent avec provocation, se vannent avec une certaine délectation de cette situation inédite : parler ouvertement de ce qu'il ne faisait pas bon parler dans les années 80 . « Et toi t’étais de la promo de Freddy Mercury ? Non de la promo d’Anthony Perkins ». Bref, ça vit encore une dernière fois, ça échange quelques conneries et ça meurtri en profondeur.
« Et toi t’étais de la promo de Freddy Mercury? Non de la promo d’Anthony Perkins »
Cette pièce sentimentale - comme toute l’oeuvre cinématographique d’Honoré - réussit à parler de tout sans rien salir, amoindrir. Ces idoles disent quelque chose de cette époque qui avait sa maladie, le Sida, ils disent quelque chose du monde de la culture, de son étrange beauté et de son hypocrisie parfois, de ses castes, de sa déconnexion. Redites éternelles.
Ces saltimbanques des eightees dessinent ensemble une introspection commune sur l’état de nos avis, de nos vies, de nos idolâtries. Ils font surgir rire franc à l’imitation rocambolesques de Liza Minnelli et larmes d’une sincérité extrême à la folle danse de ce Jacques Demy féminin sur la « Chanson d'un jour d'Eté » de Michel Legrand. Comme un pied de nez à la mort ou à l'art, comme un manuel chanté pour savoir faire vivre.
Ces morts agités, bordéliques, habités nous font aimer la vie plus que les tristes vivants. Dans ce « groupe à risque », la parole est moteur, l’engueulade pratique courante. Ils se connaissent de loin, ou pas du tout, après tout c’est déjà le tout-Paris, l’élite intellectuelle mais contaminée, regardée d'un mauvais oeil par les passants, les connaissances, le corps soignant. Chacun aura son temps de parole, son heure de gloire. Au jeu de la partie en solitaire, de la réminiscence remuante, c'est Hervé Guibert - impressionnante Marina Foïs - qui pulvérisera l'allégresse de la pièce, annoncera les visions macabres, la mise à l'écart, la peur de l'inconnu. Sans temps mort elle jettera à la face de l'auditoire les mots d’Hervé Guibert extraits D'un ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Elle/il lâchera dans un phrasé cru les livres en chantier comme prétextes pour ne pas se tuer, les journées vides où l'on a l’impression d’être oublié du monde entier et cet autrefois où on lui disait « tu as une belle bite » et cet aujourd'hui où on lui dit « vous avez une belle veine ». Elle/il finira la confession à bout de souffle et le public terminera souffle coupé devant cet interprétation.
« Les journées vides où l'on a l’impression d’être oublié du monde entier »
Chaque membre de cette famille recomposée le temps de cette réminiscence précieuse nous embarque au plus loin de l'instant, en nous-mêmes, aux liens que l'on entretient avec eux. Comme dans une vie, il y aura forcément des idoles préférables, chéries malgré les faux-pas, les erreurs, le lot commun de chacun. Dans cette catégorie, ce Demy au féminin remportera la mise. Première des idoles d'Honoré - qui n'a d'ailleurs cessé de lui rendre hommage de son premier film 17 Fois Cécile Cassard aux Chansons d'amour - le réalisateur des Demoiselles est l'idole la plus malmenée. Celle qui n’a pas envie d'être là, celle qui n'a rien à foutre là selon lui, et selon les autres surtout. L'idole qui n'a pas assumé la maladie aux yeux de tous, celui qui a mis le moins sa vie dans son oeuvre d'une certaine manière. Sur scène, il encaisse les reproches des camarades, alors que nous sagement assis on a du mal soudainement à encaisser son silence. La pièce prend parfois des airs de procès au cours duquel on a affreusement mal pour lui, pour Varda aussi - sa compagne qui ne révélera l'origine de sa mort que dans les années 2000- et un peu pour nous. Mais la tendresse pour l'oeuvre, pour la discrétion finiront par l'emporter sans emporter le flot de questions que ces scènes fantasmées, ces clins d'oeil aux œuvres revisitées par la fantaisie du metteur en scène, ces monologues empruntés aux oeuvres écrites font subtilement naître.
La vérité insondable, indicible sur ces/ses idoles, Honoré la rend palpable, la transmet au public dans une succession de danses dont on ressent les peaux, de sons dans lesquels on se vautre, d'odeurs de fêtes, de soirées de dérive dont on s'enivre. Sa mise en scène de théâtre confirme ce que son cinéma nous a tant transmis : la grâce des connexions, l'intérêt des questions, des sensations, la nécessité de la transmission. Au fil des scènes, entre la jubilation et la larme à l’oeil, le spectateur mal renseigné sur certaines de ces idoles aura forcément envie de les connaître. Le spectateur bien renseigné, lui, fan comme Honoré aura envie de les retrouver. N'était-ce pas là le but premier, les rendre vivants, animés, à aimer ou à détester, les faire revenir jusqu'à nous pour nous les transmettre, pour nous interroger sur notre rapport au temps, aux idoles, aux modèles, à la fin de leur perfection et de la nôtre. Nous coincer tous dans une salle avec la même question en suspend : qu’aurait été notre époque avec eux, pas avec leurs textes, leurs films, mais avec eux, non ces fantômes de papier, de pellicule ?
Quelles gueules auraient leur vie aujourd’hui ? Quelle gueule aurait la vie de Christophe Honoré - et de tant d’autres fans - avec eux encore présents dans ce monde ? Eux qui dans un joyeux bordel choisissent la gueule de leur Yann Andréa à eux. Portraiturent leur fan idéal comme Yann Andréa fut le fan de Duras avant de devenir son amant. Dernier échange houleux et irrévérencieux organisé pour nous dire que la fête est belle et bien finie. Mais avant de se quitter, il faudra permettre à Collard, encore lui, de vivre ce moment que la maladie lui a volé. Lui qui n'a pu recevoir le César du meilleur film en 92. Honoré lui fait ce cadeau, et à nous aussi un peu. Comme un dernier rêve, un dernier cri d'amour ou de rage, un merci pour ses nuits fauves passées à les lire, les regarder, les sentir.
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